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"Poète et moine, deux fois marginal"

Gilles Baudry, le moine poète

“La biographie d'un poète, c’est mon oeuvre”, déclare ce moine de l’abbaye de Landévennec. Discret, Gilles Baudry ne se dévoile qu’au fil des mots, au rythme de ses poèmes. Des mots qui lui sont donnés d’écrire depuis une quarantaine d’années. Jean-Pierre Boulic, autre poète finistérien, le qualifie volontiers de “poète à part”, de “pèlerin de l’indicible”.
Rencontre.


"Avant d’être un poète, je suis un lecteur”. Cadou, Supervielle, ou encore Rilke, sont des auteurs que Gilles Baudry a découverts très jeune. “Dans ma famille, on ne lisait pas, se souvient-il. Cependant, le milieu paysan dont je suis issu me permettait déjà ce contact avec la nature.” C’est à l’adolescence, puis lors de son service militaire à Tübingen, que le poète, aujourd’hui moine à l’abbaye de Landévennec, a découvert le plaisir de lire. Et la plume, il l’a prise aussitôt. “Mauriac, Bernanos, Dostoïevski… Si j’écris, c’est parce que j’ai lu. D’aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours lu un crayon à la main. Lire et écrire sont deux actes constitutifs de mon être, deux mouvements d’un même souffle.”

À 62 ans, Gilles Baudry est un écrivain reconnu au-delà des frontières. Publiés depuis près de 40 ans, ses écrits ont été traduits en plusieurs langues. Il a notamment reçu le prix Antonin-Artaud pour son oeuvre intitulée Il a neigé tant de silence. En 2005, il a reçu le prix de l’Académie de Bretagne et des Pays-de-la-Loire.


La part de silence

Instants de préface est sa dernière publication et son neuvième recueil de poèmes. Entre les murs de l’abbaye, un nouveau projet littéraire est déjà en train de germer. “Ce sera une collaboration avec le peintre Pierre Denic.” Le moine de Landévennec n’écrit que dans le plus grand calme. Son don est remis en cause à chaque page blanche. “J’écris un vers, puis parfois rien ne vient ensuite. On peut prendre l’image du coup d’archet. Le premier coup est bon généralement. Après, l’interprète doit faire un effort pour faire advenir la mélodie à elle-même, pour ne pas la laisser s’échapper. Il faut porter longtemps en soi ce chant intérieur, le secret de notre vie, pour pouvoir l’extraire de soi et le mettre sur le papier. Ce qui suppose beaucoup de patience, d’incertitude, de lenteur aussi.”


Gilles Baudry
"La poésie et la vie monastique sont deux vocations sous le regard de l'Unique".

La marche, l’inattendu d’une rencontre, l’émotion d’une musique, la lumière des arbres sont autant de “déclencheurs”. “Dernièrement, la neige m’a beaucoup inspiré. J’ai écrit une dizaine de poèmes en une semaine, après des mois infertiles.” L’expression du visible et de l’invisible, de l’ombre et de la lumière, ou encore de l’absence et de la présence sont des dualités récurrentes chez Gilles Baudry. “La poésie est une question de justesse. Une justesse qui nous donne la parole et qui nous fait entendre le silence. Comme dans la prière, la part de silence est essentielle.” Pour Jean-Pierre Boulic, poète finistérien, “Gilles Baudry fait respirer sans artifices”.


Il discerne l'Eternel

Le frère Gilles se dit messager. Il ne dissocie pas ses vocations. “Poète et moine ! Je suis deux fois marginal (rires). La poésie et la vie monastique sont deux vocations sous le regard de l’Unique. Dieu permet ce dialogue. Et je ne vole pas de temps à Dieu pendant la prière ! Dans les deux cas, on touche à l’intériorité.” Il a prononcé ses voeux en 1981. “Le paysage de Landévennec m’a tout de suite plu. Et dans mon choix, cela a compté tout autant que la simplicité de la communauté, ou encore la sobriété et la beauté de sa liturgie.” Foi et écriture le mènent d’ailleurs vers l’exercice de l’hymnographie liturgique. Les mots, il les accueille. Ils lui sont donnés. “La poésie est un langage source, comme une langue maternelle, un langage qui privilégie beaucoup les rapports voilement dévoilement, déclarait-il en 2007, au centre d’études théologiques de Caen. Elle rappelle que la foi, qui requiert par ailleurs l’exercice de la raison, demeure un mystère. ‘Qu’il est grand le mystère de la foi !’, dit la liturgie. Le poète est à l’aise, par exemple, quand il étudie et qu’il médite le Cantique des cantiques, qui nous montre que Dieu est à la fois connu et inconnu et que l’on ne peut pas mettre la main sur Lui. La poésie nous protège contre l’idolâtrie. Le poète est celui qui se tient aux aguets. Derrière le réel, la nature, la création, il discerne l’Éternel, l'empreinte du Créateur.”


Marie Colin-Bontonnou



Ce témoignage est publié dans Eglise en Finistère